L'architecture du repos
Comment nos espaces fabriquent nos épuisements ou soutiennent notre régénération
Temps de lecture estimé : 20 minutes
Article rédigé par une humaine.
_
Comment réhabiliter le repos et la régénération qui en découle dans un environnement hostile ? Comment véritablement se reposer quand les rues, les locaux de votre entreprise et peut-être même votre chez vous, sont conçus pour engendrer la vitesse et la tension plutôt que le ralentissement et la douceur ?
Je me souviens encore de cette traversée il y a plus de 10 ans, d’un quartier d’affaires. L’esplanade de bitume noir sans ombre, à perte de vue. Les bancs divisés par des accoudoirs métalliques à intervalles réguliers qui détruisent tout espoir d’une sieste nécessaire avant mon rendez-vous. Devant certaines entrées d’immeubles, les sols sont volontairement inclinés et par endroits, de petites pointes discrètes s’assurent que personne ne s’y installera. À l’intérieur, les halls réverbèrent le bruit et la lumière froide des écrans et éclairages artificiels. Partout, des flux en mouvement : badges, portes automatiques, escalators, vitrines, notifications, circulation. Rien n’est pensé pour accueillir mon corps fatigué.
Les cafés sont souvent l’un des rares choix disponibles pour se déposer mais la encore, les lieux poussent à repartir rapidement : musique trop forte, tables rapprochées faisant entrer l’odeur et la conversation du voisin dans notre cercle intime, assises inconfortables, absence d’angles morts où il serait possible de disparaître de la vue ne serait-ce qu’un instant.
Dans La stratégie du repos (Ed. Eyrolles), je décortique les causes systémiques qui rendent si difficile le repos dans nos vies. J’aborde la dimension collective, les enjeux sociétaux et donc politiques qui sont imbriqués avec cette question. Aujourd’hui j’ai envie d’approfondir une dimension très particulière liée à mon ancien métier : l’influence de notre architecture et des intérieurs que nous concevons sur nos corps et nos psychés.
Car nos espaces ne sont jamais neutres.
Bienvenue dans Explorer nos liens au Vivant.
La newsletter qui t'aide à renouer avec le Vivant en toi et au-delà.
Exploratrice des relations entre nos êtres et nos environnements, défricheuse des liens entre mieux-être individuel et écologie, je vous partage une fois par mois, un article long pour approfondir une réflexion.Autrice de “La stratégie du repos”, j’ouvre des espaces d’exploration pour celles et ceux qui ressentent le besoin de ralentir, de retrouver soin et sens, d’habiter leur existence autrement; à travers des explorations sensibles et corporelles, des pratiques de reliance au Vivant et des pratiques d’écriture.
Pour en savoir plus sur mes formats en individuel, en collectif et en entreprise, contactez-moi.
AU PROGRAMME de cette édition :
L’influence des espaces sur nous
Notre architecture est hostile
L’invention des open spaces
Une architecture qui rejette l’humain
Des intérieurs toxiques pour nos organismes
Eclairage et bruit
L’architecture thérapeutique
Healing architecture
Maggies’s center
Restorative Environment
Neuro-architecture et biophilie
Qu’est-ce qu’une architecture du repos ?
L’influence des espaces sur nous
Je me suis tournée vers des études d’architecture et de design, mue par une intention viscérale : faire entrer la nature dans nos intérieurs, rendre nos architectures poreuses à celle-ci. J’avais cette intuition que cela rendrait nos espaces construits, plus humains, plus soutenant, plus doux à vivre.
Une intention que tous mes projets transpiraient mais qui n’inspirait pas vraiment l’équipe pédagogique de mon école. Grace à ma rencontre avec l’architecte Philippe Louguet qui fut mon professeur, j’ai approfondi la phénoménologie, c’est-à-dire l’étude de la façon dont nos corps perçoivent leur environnement et j’en ai fait mon sujet de recherche et le positionnement de mon studio (que j’ai dirigé pendant 8 ans).
L’architecture n’est pas un paysage extérieur à nous mais un milieu dense constitué d’un flux ininterrompu d’expériences corporelles.
_Andrea Branzi “La casa calda”
Les espaces que nous arpentons ne sont jamais neutres, ils entrent en interaction avec nos organismes que nous en soyons conscients ou non. La hauteur d’un plafond, la réverbération d’un bruit, la lumière artificielle, la densité visuelle, la possibilité ou non de se retirer, modifient notre état physiologique. Les recherches en neurosciences environnementales et en phénoménologie de l’architecture montrent que notre relation à l’espace est d’abord incarnée et sensible : nous ne percevons pas un lieu uniquement avec nos yeux mais avec l’ensemble de nos sens et l’intégralité de notre système nerveux est engagé dans notre relation à ce qui nous environne, le plus souvent nos espaces construits.
Autrement dit, arpenter un espace, c’est le traverser en tant qu’organisme vivant sensible et traiter une multitudes d’informations que nous captons par notre sensorialité (lumière, température, hygrométrie, flux aérauliques, sons, odeurs, textures, dispositifs kinesthésiques...) et que nous interprétons en signaux : de sécurité, d’intensité, d’ouverture, de menace, etc.
Alors que ce sujet n’intéressait pas pendant mes études (2006-2011), il n’est plus fantasque aujourd’hui d’évoquer la façon dont nos environnements construits influencent profondément notre physiologie et notre psyché : niveau de stress, fatigue cognitive, concentration, sommeil, anxiété, sentiment de sécurité, capacité d’attention, vitesse d’apprentissage et de guérison.
Ce que nous appelons une maison belle, c’est une maison qui nous parle de ce que nous voudrions être.
_ L’architecture du bonheur
D’après Alain de Botton (L’architecture du bonheur), l’influence de l’architecture sur nous prend même une dimension philosophique : les bâtiments pourraient nous rendre heureux ou malheureux. Il soutient que nous cherchons dans l’architecture une confirmation de nos valeurs et qu’elle prend un rôle de “miroir identitaire”. Nous serions attirés par les bâtiments qui incarnent ce qu’on aspire à être. A ce stade j’ai une petite pensée pour les Trump Tower dans les grandes villes américaines… Il évoque également le malheur architectural dont j’ai déjà parlé dans mon livre en ligne (M)Ondes sensibles (2021). Des espaces durs, laids, mal proportionnés, sans lumière naturelle, induisent une sourde hostilité envers soi, une difficulté à se sentir bien. Pour lui, notre époque contemporaine est marquée par une grande confusion esthétique et si nous ne nous accordons plus collectivement sur ce qui est beau, c’est parce-que nous avons perdu les récits communs qui donnaient sens aux formes.
Notre architecture est hostile
L’architecture moderne a rompu progressivement avec les besoins biologiques, physiologiques, des corps qui habitent les bâtiments.
Le XXe siècle fut marqué par la rationalisation des surfaces, l’optimisation des volumes, la standardisation des matériaux, la primauté du rendement sur le sensible. Le fonctionnalisme hérité du Bauhaus et du mouvement moderne a porté une vision profondément utilitariste de l’espace. Si cette pensée a permis des progrès réels en termes de salubrité et d’accès au logement, elle a aussi légitimé des formes d’espace profondément inadaptées à la physiologie humaine.
La maison est une machine à habiter.
_Le Corbusier
L’invention des open spaces
Ils naissent en Allemagne à la fin des années 1950 sous le nom de Bürolandschaft (« paysage de bureau »), inventé par les frères Eberhard et Wolfgang Schnelle. L’intention originelle était humaniste : casser la hiérarchie rigide des bureaux fermés, favoriser la communication horizontale et créer des espaces fluides inspirés des principes organiques. Les postes de travail y étaient disposés en courbes, avec des plantes, sans angles droits. Le modèle traverse l’Atlantique dans les années 1960-70 où il est rapidement récupéré par les entreprises américaines qui en gardent l’esthétique ouverte mais en évacuent l’intention sociale. L’open space devient un moyen de densifier l’occupation et de réduire les coûts fonciers et de construction.
Une méta-analyse publiée dans Ergonomics (2021)⁵ recense les effets des bureaux en espace ouvert sur la santé : hausse du stress chronique, augmentation des arrêts maladie, perturbation de la concentration, sentiment de perte de contrôle et d’autonomie. Une étude menée au Danemark sur 2 400 employés⁶ montre que le risque d’arrêt maladie de courte durée augmente de 62 % dans les bureaux non cloisonnés par rapport aux bureaux individuels. Ces espaces conçus officiellement pour favoriser la collaboration, génèrent une hypervigilance permanente : le système nerveux ne peut jamais totalement se mettre au repos (interruptions, bruits, passages, etc).
L’imprévisibilité et l’incapacité à se mettre en retrait de la disponibilité sociale engendrent une insécurité permanente même si celle-ci n’est pas perçue consciemment.
Une architecture qui rejette l’humain
La première fois que l’on m’a parlé de dessiner des bancs pour l’espace public, qui empêchent de s’y allonger pour éviter la présence de personnes sans abris, j’ai été profondément déroutée. Concevoir des objets et des espaces qui repoussent l’être humain était l’opposé de ce pour quoi j’avais choisi ces études.
Bancs à accoudoirs centraux ou tordus ou inclinés pour empêcher de dormir, pointes sous les ponts, sols inclinés dans les aéroports, le phénomène s’accélère dans les années 1980-90 aux États-Unis et au Royaume-Uni, dans un contexte de politiques néolibérales. L’intention avouée est la « sécurisation » des espaces alors qu’il s’agit de l’exclusion silencieuse des corps considérés comme indésirables par notre société (sans-abri, jeunes enfants, personnes âgées, personnes porteuses de handicap, corps fatigués). Cette pratique architecturale n’est pas revendiquée par les concepteurs mais infuse les cahiers des charges et programmes commandités par les gestionnaires de propriétés privées, les municipalités, les maitres d’ouvrages.
Nos villes sont pensées avant tout pour la circulation, les flux (voitures, piétons, flux commerciaux), pas pour permettre aux corps de flaner sans destination, de contempler, de s’arrêter sans raison. L’urbaniste William H. Whyte documentait déjà en 1970-80, comment la conception des espaces publics décourageait systématiquement la présence spontanée et le repos non-consommatoire. Jan Gehl, dans Cities for People (2010), parle d’espaces conçus à l’échelle de la voiture et du flux, devenus illisibles et inhospitaliers pour un corps qui voudrait simplement flâner, s’asseoir, regarder passer la vie. Nos villes interdisent la possibilité d’une présence au monde sans but ni rendement, l’une des conditions premières du repos et de la régénération.
Des intérieurs toxiques pour nos organismes
Dès mon premier stage en agence, j’ai été introduite à l’univers infini des normes en architecture. Par exemple, pour des questions de sécurité légitimes, les textiles (rideaux, moquettes, papiers peints, etc.), le mobilier et tout objet d’un espace recevant du public, se doit d’être traité “non feu” pour le risque d’incendie. Les retardateurs de flamme organophosphorés et bromés (PBDE, présents dans les mousses de rembourrage, moquettes et tissus d’ameublement) sont les plus étudiés. Ils migrent hors des matériaux par voie cutanée et respiratoire et s’accumulent dans les tissus adipeux. Une revue publiée dans Environment International (Stapleton et al., 2012) les associe à des perturbations thyroïdiennes, des effets neurodéveloppementaux et une activité perturbatrice endocrinienne avérée. L’Union européenne a progressivement interdit plusieurs PBDE mais leurs substituts organophosphorés posent des questions similaires encore insuffisamment réglementées.
A cela s’ajoute un millefeuille de traitements chimiques pour rendre les revêtements plus résistants à l’usure, à la saleté, au frottement, à la lumière, etc. Vous avez probablement entendu parler des fameux traitements imperméabilisants et anti-taches PFAS (substances per- et polyfluoroalkylées, famille des « polluants éternels ») qui en plus d’être dans nos ustensiles de cuisine, sont omniprésents dans les textiles d’ameublement public, les revêtements de sol et les mousses anti-incendie. Leur persistance biologique est totale, ils ne se dégradent pas. Une étude de Grandjean & Clapp (2015) dans Reviews on Environmental Health les relie à des perturbations immunitaires, une réduction de la réponse vaccinale, des dysfonctionnements hépatiques et un risque accru de certains cancers.
Il y a aussi les biocides anti-moisissures et antibactériens sur les textiles techniques qui perturbent le microbiome cutané et respiratoire, avec des effets documentés sur la sensibilisation allergique et l’asthme professionnel, particulièrement dans les espaces à renouvellement d’air limité (Basketter et al., Contact Dermatitis, 2015).
Le formaldéhyde utilisé comme agent anti-froissement sur les textiles techniques et présent jusqu’à assez récemment dans tous les panneaux de mobilier, est classé cancérogène groupe 1 par le CIRC depuis 2012. Il se libère par off-gassing pendant des mois et jusqu’à plus de 10 ans après installation. Ce dégazage progressif engendre souvent des concentrations intérieures pouvant dépasser les recommandations de l’OMS dans des espaces neufs ou rénovés (Weschler, Atmospheric Environment, 2009). L’Agence internationale de recherche sur le cancer (CIRC) a classifié le formaldéhyde émis par les panneaux de bois agglomérés, les colles, les peintures comme cancérogène avéré.
Je pourrais vous parler des émanations des peintures, des panneaux de plâtres qui cloisonnent nos bâtiments, des vernis et résines, des colles et joints de nos espaces sanitaires. Les composés organiques volatils (COV), omniprésents dans les revêtements sols, peintures et isolants synthétiques, altèrent les fonctions cognitives et contribuent à la fatigue chronique. Quand j’ai commencé à prendre conscience de l’ampleur de la pollution de notre façon de faire de l’architecture, j’ai été sidéré par son impact autant sur notre santé que sur la santé de la biosphère.
Les espaces publics (bureaux, hôtels, transports, salles d’attente etc) concentrent des matériaux traités chimiquement dont les effets sur la santé sont aujourd’hui documentés avec une précision croissante. Le syndrome des bâtiments malsains (Sick Building Syndrome, SBS), reconnu par l’OMS depuis 1983, désigne un ensemble de symptômes (maux de tête, irritations, fatigue inexpliquée) corrélés à la qualité de l’air intérieur qui est directement reliée aux matériaux employé.
Nos normes conçues pour protéger les usagers génèrent paradoxalement une exposition chimique chronique à faible dose dont la recherche épidémiologique documente de plus en plus les effets délétères sur le système endocrinien, immunitaire et neurologique.
Eclairage et bruit
L’éclairage artificiel constitue une autre agression biologique documentée. La lumière bleue émise par les LED et les écrans supprime la sécrétion de mélatonine. Des études circadiennes (Harvard Medical School, Czeisler et al.) établissent que l’exposition à une lumière artificielle intense le soir décale significativement l’horloge biologique, perturbe la qualité du sommeil et augmente les marqueurs inflammatoires à long terme. Pourtant, la grande majorité des bâtiments tertiaires et résidentiels contemporains ignorent totalement la chronobiologie humaine dans leur conception lumineuse.
Le bruit est l’un des stresseurs les plus sous-estimés. Pour avoir vécu quelques années dans un logement qui n’était pas isolé phoniquement, dans l’une des rues les plus passantes de la ville et qui la nuit devenait point de rassemblement de bandes d’hommes agités et de courses de voitures, j’en ai gardé des séquelles. Le moindre bruit de moteur entendu pendant mon sommeil, me renvoie à cette époque d’hyperviligance de mon système nerveux. Les logements à faible isolation acoustique exposent à une activation sympathique chronique : le système nerveux reste en état d’alerte, incapable de basculer pleinement vers le repos parasympathique. L’OMS Europe estime que le bruit environnemental est responsable de la perte de plus d’un million d’années de vie en bonne santé chaque année en Europe occidentale, principalement par ses effets sur le sommeil, le système cardiovasculaire et la santé mentale.
On continue d’enseigner la conception d’une architecture qui optimise le coût au mètre carré, qui parfois intègre l’efficacité énergétique, mais qui à aucun moment ne s’intéresse au coût biologique pour les corps qui habitent ces espaces.
L’architecture thérapeutique
Alors que j’étais aux urgences pour une appendicite aiguë récemment, j’ai fait l’expérience que font tous les jours les soignants et les patients de cet espace en sous-sol. Lumière naturelle inexistante, sol plastique hors d’âge collant et couinant, bruits stridents répétitifs non-stop, aucune intimité (les patients sont dans le couloir sur des brancards encastrés les uns dans les autres comme un Tétris). Je me suis demandée comment il était possible de ne pas se sentir angoissé alors que nous souffrons et attendons tous avec incertitude un diagnostic. Je me suis interrogée sur la capacité du personnel à prendre les bonnes décisions sans voir le jour, sans espace de repos, en s’alimentant de chips, de sodas et de cigarettes en moins de 5 minutes dans le parking pour “prendre l’air”.
Nos lieux de soins sont inhumains. Ils accentuent le sentiment d’insécurité déjà grand quand nous sommes amenés à venir à l’hôpital. Pourtant, même si en 6 ans d’études supérieures je n’en ai jamais entendu parler, l’idée que l’espace puisse calmer l’anxiété et favoriser la guérison est loin d’être nouvelle.
Healing architecture
L’infirmière Florence Nightingale, dans ses Notes on Nursing (1859), décrit avec une précision remarquable comment la lumière naturelle, la ventilation, la préservation du bruit et la vue sur la nature conditionnent la guérison des patients. La majeur partie de son ouvrage est dédié à l’environnement des malades comme variable thérapeutique à part entière.
En 1984, le chercheur Roger Ulrich publie dans Science une étude devenue fondatrice¹ : des patients en convalescence post-opératoire récupèrent significativement plus vite, consomment moins d’antidouleurs et se plaignent moins lorsque leur chambre d’hôpital donne sur des arbres plutôt que sur un mur de briques. Cette étude fait la démonstration que l’environnement bâti module directement notre neurobiologie : nos taux de cortisol, notre variabilité cardiaque, notre système immunitaire.
La healing architecture désigne une approche de conception qui intègre la recherche en sciences de la santé comme contrainte de projet. Elle se développe d'abord dans le contexte hospitalier scandinave des années 1990-2000 et documente des dizaines d'études contrôlées dont les résultats convergent : des interventions architecturales ciblées priorisant l’accès à la lumière naturelle, la vue sur la végétation, le contrôle acoustique, les chambres individuelles, des espaces de retrait pour les familles, réduisent les erreurs médicales, diminuent les infections nosocomiales, abrègent les durées d'hospitalisation et améliorent la satisfaction des soignants comme des patients.
En healing architecture, il ne s’agit pas d’esthétique mais de mesurer l’effet de l’espace sur notre physiologie pour concevoir des espaces qui soignent.
Maggie’s center
L’un des exemples les plus parlants sont les Maggie’s center. A la fin des années 90, Maggie Keswick Jencks arpente les hopitaux pour un cancer du sein. Avec son mari, elle élabore un cahier des charges précis afin de créer des espaces plus humains et soutenants que ceux qu’elle fréquentait pour son traitement. Elle imagine ce qui deviendra les Maggie’s center, des lieux sûrs et chaleureux où les gens accèdent à un soutien émotionnel et psychologique. L’architecture de ces centres n’a rien à voir avec celle des bâtiments hospitaliers. Il s’agit de maisons à taille humaine où les matériaux naturels sont privilégiés, entourées de nature qui forme une membrane avec la ville ou le campus hospitalier. On y trouve une cuisine où se retrouver comme à la maison, des espaces où l’on peut pleurer sans être vu. Ces centres ont chacun été confié à un architecte de renommée internationale comme Frank Gehry ou Zaha Hadid.
Le cahier des charges est clair : l’espace doit être de lui-même thérapeutique.
L’espace doit permettre le lien social et la pair-aidance entre patients tout en offrant des espaces de replis sur soi ou d’échanges confidentiels. Il doit être lumineux et intégrer pleinement le végétal. Le mobilier est sélectionné avec soin, en matériaux nobles comme le bois massif et conçu par des designers. Cela pourrait paraitre anecdotique mais l’effet produit sur le public du lieu ne l’est pas : cette attention en rompant avec les habituelles chaises en plastique moche et abimées des hôpitaux, marque le respect et le soin porté aux personnes qui sont accueillies ici. Il n’y a pas de banque d’accueil, pas de salle d’attente numérotée, pas de couloir anonyme. On entre comme dans une maison dans la trentaine de centres et certains soignants interrogés parlent de la façon dont ces espaces les aident à se sentir plus humain et à les faire devenir de meilleurs thérapeutes.
Des études publiées dans Health & Place documentent les effets mesurés sur l’anxiété, la dépression et le sentiment de contrôle des patients sur leur parcours de soin.
Restorative environment
Parallèlement au monde hospitalier, deux chercheurs en psychologie environnementale, Rachel et Stephen Kaplan, formalisent dans les années 1980-90 la théorie de la restauration de l'attention (Attention Restoration Theory, ART)⁴. Ils découvrent qu’être exposé à la nature ou à des environnements dits « fascinants sans effort » comme un feu de bois, un horizon, un jardin, permet à notre cortex préfrontal de récupèrer de la fatigue attentionnelle directe que génèrent les environnements urbains (et aujourd’hui nous pourrions parler également de nos écrans).
Des études expérimentales ultérieures ont mesuré ces effets restaurateurs par électroencéphalogramme et variabilité cardiaque, documentant des baisses significatives des marqueurs de stress en vingt minutes d'exposition à des environnements naturels ou naturellement inspirés. Une revue systématique publiée plus récemment dans Health & Place (2018) recense 68 études contrôlées montrant que des interventions architecturales spécifiques réduisent de manière mesurable la douleur perçue, l’anxiété et la durée de récupération.
Neuro-architecture et biophilie
Le concept de biophilie élaboré par le biologiste E.O. Wilson dans les années 1980 reposant sur l’hypothèse évolutive que l’être humain a développé sur des millions d’années une affinité profonde avec les formes du vivant (l’eau, la végétation, les textures organiques, la lumière naturelle variable) est confirmé par le rapport 14 Patterns of Biophilic Design (2014) qui synthétise les preuves empiriques comme la présence de plantes en intérieur qui réduit le stress de 37 % et améliore la concentration ou la présence de matières naturelles (bois, pierre) qui fait baisser significativement les niveaux de cortisol salivaire comparées aux surfaces synthétiques.
La présence d’eau et/ou de végétation agissent autant visuellement, par réduction de l’activation amygdalienne ; qu’auditivement, par les sons à basse fréquence de l’eau courante qui amènent le système nerveux à basculer en mode parasympathique.
En 2018, l’hôpital d’Oslo a inauguré la première “cabane de retraite de soins en plein air” («Friluftssykehuset») conçue par le cabinet d’architecture Snøhetta. Situé sur le terrain de l’hôpital mais disposé en retrait et totalement orienté vers la végétation, cette cabane offre un espace de soin et de rencontre pour les patients et leurs proches. L’espace s’inspire du concept de la biophilie afin d’avoir un effet régulateur sur les patients, leur famille et le personnel. Il offre un lieu de soin en-dehors des codes cliniques ce qui améliore la prise en charge notamment des enfants atteints de troubles de la concentration. D’autres cabanes dans les bois ont vu le jour dans les hôpitaux norvégiens.
Dans les années 2000, l’Académie des Neurosciences pour l’Architecture (ANFA) formalise une nouvelle discipline : la neuroarchitecture consistant à étudier comment la hauteur sous plafond, la proportion des pièces, la texture des surfaces, la direction de la lumière activent ou inhibent différentes régions cérébrales. Une étude de Joan Meyers-Levy et Rui Zhu montre que les plafonds hauts favorisent la pensée abstraite et créative, tandis que les plafonds bas orientent vers la pensée concrète et focalisée, ce qui n’est pas sans conséquences sur la conception des espaces de travail ou de repos.
Si l’architecture soigne, elle peut aussi rendre malade.
Qu’est-ce qu’une architecture du repos ?
Penser une architecture du repos, c’est refuser la neutralité du bâti. C’est reconnaître que chaque choix de matériau, chaque proportion, chaque source lumineuse est une intervention dans la biologie des corps qui habitent l’espace. C’est oeuvrer à créer des environnements qui soutiennent nos organismes plutôt que de les abimer. C’est offrir des lieux de sécurité où nos corps et nos psychés peuvent se relâcher.
Des matériaux naturels et non-émissifs sont la première condition d’un espace qui ne nuise pas. Le bois massif, la pierre, la chaux, l’argile, le lin, le chanvre, la laine, la paille n’émettent pas de COV nocifs, régulent naturellement l’humidité ambiante, présentent des propriétés acoustiques intéressantes et son agréables au toucher et à la vue.
Un espace ne peut favoriser le repos que s’il préserve le système nerveux du bruit. Les matériaux absorbants (liège, laine, textiles épais, végétaux), les volumes qui évitent les réverbérations longues, les épaisseurs de murs suffisantes pour l’isolation des bruits extérieurs sont des critères biologiques essentiels. L’OMS recommande des niveaux sonores nocturnes inférieurs à 40 dB dans les chambres, un seuil rarement garanti dans les logements collectifs contemporains.
La lumière naturelle et la gestion circadienne constituent un troisième pilier. Une architecture du repos respecte les rythmes biologiques : lumière naturelle et plus intense le matin pour ancrer le cortisol de l’éveil ; lumière chaude, tamisée, indirecte en soirée pour permettre la montée de mélatonine. Les études circadiennes montrent que l’accès à la lumière naturelle dans les premières heures de la journée est l’un des régulateurs les plus puissants du sommeil et de la vigueur diurne. Lorsque l’éclairage artificiel est indispensable, des systèmes à spectre ajustable et aux ondes préservant la vue sont privilégiés.
Des espaces qui respirent : La qualité de l’air intérieur mérite une attention spécifique. Des études sur les bureaux à haute performance environnementale montrent que des taux de CO₂ inférieurs à 1 000 ppm et l’absence de COV améliorent les performances cognitives de 61 % et réduisent significativement la fatigue. La ventilation naturelle, les plantes, les matériaux non-émissifs et l’humidité relative maintenue entre 40 et 60 % sont les leviers principaux.
Des espaces de la juste taille, ni trop petits ni trop grands. A échelle humaine, dans laquelle nous ne risquons pas d’accumuler trop de choses plus ou moins inutiles et qui finiront par nous diriger. Des recherches en neuroarchitecture suggèrent que les proportions proches du nombre d’or et les espaces à double hauteur partielle combinant une zone intime et une ouverture vers le volume, activent de manière préférentielle les circuits de récompense et de sécurité.
Des intérieurs qui apaisent nos systèmes nerveux et notre mental
Une architecture du repos favorise l’accès à la branche parasympathique du système nerveux qui préside au calme, à la digestion, à la récupération.
Les lignes horizontales apaisent (horizon, eaux calmes), les angles droits répétitifs créent une monotonie anxiogène, les courbes évoquent la sécurité, les vues dégagées signalent l’absence de menace imminente. L’architecte et théoricien Christopher Alexander, dans son œuvre majeure A Pattern Language (1977) nomme ces propriétés neuroceptives en décrivant les espaces qui « ont de la vie » : des alcôves, des transitions douces entre intérieur et extérieur, des fenêtres à hauteur d’assise, des espaces à l’échelle du corps.
Maitriser son espace comme pouvoir fermer une porte, moduler la lumière, choisir sa posture, passer d’un espace collectif à un espace de retrait est également une condition neurobiologique du repos. L’absence de contrôle sur l’environnement est un facteur de stress chronique majeur. Une architecture du repos est donc aussi une architecture de l’agentivité : elle donne aux usagers le pouvoir d’ajuster leur environnement à leurs besoins du moment.
Une architecture du lien social
L’architecture du repos n’est pas une architecture du repli. Elle est une architecture qui reconnaît que l’isolement subi est exténuant et que le lien social de qualité est l’un des restaurateurs les plus puissants de notre santé physique et mentale.
L’architecte et urbaniste danois Jan Gehl étudie comment la morphologie de l’espace public détermine la qualité et la fréquence des interactions humaines. Les espaces à échelle humaine génèrent des interactions spontanées, réduisent le sentiment d’anonymat et augmentent le sentiment de sécurité. À l’inverse, les espaces dominés par la voiture, les façades aveugles et les distances trop grandes entre les corps découragent la vie sociale de proximité. Même sans échange verbal, la coprésence bienveillante active les circuits de la régulation du système nerveux.
Enfin, la recherche sur les éco-villages et habitats participatifs (mieux documentée en Scandinavie et aux Pays-Bas) montre que les espaces conçus pour mélanger intimité individuelle et espaces communs généreux réduisent le sentiment de solitude, augmentent le sentiment de sécurité existentielle et diminuent les recours aux soins psychiatriques. L’architecture du repos est ainsi, à sa plus grande échelle, une architecture de la résilience collective : elle construit les conditions physiques dans lesquelles les humains peuvent prendre soin les uns des autres.
Conclusion
Parce-que nos organismes sont poreux à leur environnement, les espaces que nous fréquentons engendrent des cascades hormonales, des ajustements posturaux, des modulations du tonus vagal.
L’espace est l’un des facteurs de la guérison ou du stress chronique.
L’architecture thérapeutique n’est donc ni une utopie ni une seule question esthétique. C’est une science du rapport entre forme construite et biologie humaine, qui dispose aujourd’hui d’outils de mesure (variabilité cardiaque, cortisol, électroencéphalogramme, eye-tracking) capables de comprendre l’effet des espaces sur notre système nerveux autonome avec une précision croissante.
N’est-il pas grand temps de penser nos espaces de vie, de travail, de retrouvaille, de détente, d’activités diverses pour qu’ils nous restaurent au lieu de nous épuiser ?
Prochaines rencontres autour de La stratégie du repos
le 16 Juin à Lille avec Epop& et le musicien Etienne Gauthier
le 24 Juin à La Baule pour une rencontre en librairie
Les INFOS ici pour vous inscrire.
💖 MERCI à toutes et tous de faire vivre ce livre, de vous l’approprier. 💖
Votre présence aux événements, vos photos et vos mots sont ma récompense.
N’hésitez pas à liker cette newsletter si elle a résonné.
Et à la partager à un proche que cela pourrait intéresser !















L’article le plus intéressant que j’ai lu en la matière, merci !
Merci pour cet article que j'ai pris plaisir à lire; j'y ai découvert certaines choses et il est venu en confirmer que j'avais l'impression de sentir d'instinct.
Je travaille au sein d'une division qui conduit des projets immobiliers. Ces réflexions sur les espaces de travail partagés, sur la nécessité de proposer des espaces de replis, de la végétation dans les locaux , les courbes à la place d'angles droits, le jeu sur les hauteurs de plafonds, les matériaux naturels sont des éléments que je valide complètement. Le dernier projet conduit a emprunté tous ces éléments et l'effet est réel sur les personnes qui bénéficient de cet espace de travail.
Je tenterai dans la mesure du possible de continuer dans cette voie.
Merci pour ce très beau travail